Fragson

FRAGSON ( Harry Fragson 1869 – 1913 )

Fragson fut un personnage si fascinant, qu’il est très étonnant qu’aucune biographie française ne lui ai été consacrée.

Un biopic cinématographique serait même tout indiqué, et fort appréciable.

Le talentueux Fragson ( prononcer Fragsonne,) est né à Londres le 2 juillet 1869, il s’appelle alors, Léon Philippe Pot. Ses parent sont francophone, originaire de Belgique. Bilingue, ce qui est peu courant à l’époque, il aura une carrière éclatante, des deux cotés de la manche, ce qui fera de lui une star en Angleterre, et une vedette en France, où il introduit le Ragtime.

Il abandonne vite son premier pseudonyme de Frogson, qui fait trop bouffeur de grenouille, pour celui plus neutre de Fragson.

Excellent pianiste, il compose également avec talent.

On lui devra bon nombres des plus gros succès de la belle époque: «Reviens», «A la Martinique», «Je connais une Blonde», «Elle est de Bruxelles», «L’amour boiteux», «la Baya», et la géniale «Si tu veux… Marguerite», qu’immortalisa Carette en la chantant dans «La Grande Illusion» :

Si tu veux faire mon bonheur

Marguerite, Marguerite,

Situ veux faire mon bonheur

Marguerite donne moi ton cœur !

Dés 1895 le «Gil Blas» publie régulièrement ses chansons. Avec ce journal, Il acquière ses «lettres de noblesses» en se retrouvent en bonne compagnies, avec – entre autres – les illustres Aristide Bruant et Toulouse Lautrec.

Georges Montorgeuil dans « Demi Cabot » en 1896 écrivait déjà :

Fragson, diseur, … s’affirme. On se le dispute, ce garçon. Il est, au reste, plaisant. Il dit bien, sans cabotinage, comme on dirait dans le monde, tantôt s’accompagnant, tantôt accoudé au piano, négligemment. Un accent de terroir, un accent anglais, le sert a miracle dans ses imitations. il y a là une indication pour un genre qui se cherche.

Sa façon de jouer s’avérera si innovante, qu’elle deviendra sa marque de fabrique.

Harry Fragson caricaturé par André Foy.

Au lieu de jouer derrière son piano, Fragson joue de profile en se tournant vers le public.

En plus de l’indéniable qualité de ses chansons, il pimentait ses prestation de performance de cirque.

Incroyable mais vrais, pendant qu’il chantais, il buvais une bière…

Posée sur un boc, posé sur le piano.

La bière bue, Fragson mangeais alors le verre et le boc !

Toujours plus fort et tout aussi incroyable, Il aurait, suite à un pari, avalé du crottin de cheval !

Un tel phénomène ne pouvais que trouver sa place dans le monde du spectacle Parisien.

Carte postale publicitaire pour Fragson au Moulin Rouge.

L’Alcazar, L’Européen, Ba-Ta-Clan, L’Horloge, Parisiana, le Moulin-Rouge, la Scala, les Folies-Bergère.

Fragson est réclamé partout.

1900. Le monde su spectacle est en pleine effervescence. On vient d’inventer le «Music Hall», parfais écrin pour les «Revues», qui sont soudainement, furieusement à la mode.

Reschal, la « Belle Otero », Fragson et Maurel.

1904. En mars, il est engagé par les frères Isola, aux Folies Bergères, pour une grande revue, avec Galipaux et Maurel.

La Revue des « Folies Bergères » dessinée par Adrien Barrère.

Ce sera l’occasion de se «faire une tête». Il y prendra goût, et se déguisera souvent dans le cadre des spectacles parisien, et plus tard surtout, en Angleterre..

Fragson grimé en Clown pour une revue.

En mai le «Tam-Tam» nous explique que :

Contrairement à ce qui se passe d’habitude, après ses quatre-vingts représentations triomphales, la Revue des Folies-Bergères reste plus que jamais d’actualité. Pourrait-on, en effet, trouver une scène qui soit plus d’actuelle que celle de l’entente cordiale, admirablement jouée par Fragson et Maurel, et celle du Bloc qui fait également tant parler de lui.

Fragson ira ensuite chanter à L’Alcazar d’été

En octobre, il est a Parisiana pour les revues «Vénus à Paris» et «Satyre… bouchonne»

Alice Delysia (1889-1979).

Fragson se marie avec une jeune artiste, Alice Delysia.

1905. En mars, il est aux Folies Bergères, pour une grande revue en quinze tableaux, sobrement appelée «La Revue de Folies-Bergère»

La distribution comprend Anne Dancrey, Allems, Paule Delys, Nine de Pervenche ( la future Frehel ), Maurel, Regnard, Sinoel…

Alfred Delilia écrit dans le «Figaro» du 15 avril :

Les vacances de Pâques vont provoquer une nouvelle affluence de spectateurs aux Folies-Bergère.

La revue de V. de Cottens constitue, en effet, un spectacle unique en son genre, dont on ne trouve l’équivalent nulle part et, chose remarquable, elle peut être vue par tout le monde indistinctement, c’est ce qui explique le succès non seulement des soirées, mais encore des matinées de famille qui ont lieu le dimanche.

1905. Fragson commence a se produire en Angleterre, où il exploite son accent français.

1907. En octobre Fragson se produit au Moulin Rouge dans le «Revue de la femme» avec Alice Bonheur, Alice de Tender, Allems, Morton et Carlos Avril.

Fragson dans un spectacle Anglais.

Fragson avais de l’humour, de l’humour rosse.

Il est à Londres en 1908, quand il envoie une carte postale à Ransard, un chanteur de la Scala :

«Je t’attends pour manger des écrevisses et envoyer les épluchures à Resse»

Resse est un collègue à tout deux, lui aussi chanteur de café concerts.

Jacques-Charles dans « De Gaby Deslys à Mistinguett » :

Alice Delysia au Moulin Rouge.

Alice Delysia avait débuté au Moulin Rouge. C’est là que Fragson, alors à l’apogée de sa gloire la vit, s’en éprit et l’épousa. Très jaloux, très violent, Fragson la retira du théâtre. Je les voyaient souvent à Varenne d’abord, soit que nous canotage ensemble sur la Marne, que nous nous retrouvions pour jouer aux boules chez Ménessier ou chez Dauvin à l’Ile de Pisse-Vinaigre. Le soir, parfois, chez lui, Fragson chantait, jamais ses chansons du moment, toujours son ancien répertoire : « Adieu Grenade », « Ma Charmante… », ou « J’ai deux grands boeuf dans mon étable ». ces soirs-là, nous nous séparions très tard, car seul la fatigue de Fragson nous obligeait à secouer le charme, l’engourdissement délicieux, chacun regagnait son canot et glissait au fil de l’eau jusqu’à son « chez lui ». Longtemps la rive résonnait des adieux et des bonsoirs, tandis que Fragson et Delysia agitait leurs mouchoirs.

Plus tard, devenu directeur de l’Olympia, je le revis à Londres, où j’allais très souvent. Toujours Fragson m’attendait à la gare, à l’arrivée, toujours Fragson m’accompagnait à la gare, au départ, il était très « ours », très difficile à apprivoiser, mais quand il aimait les gens, c’était un ami incomparable et d’une fidélité, d’une sécurité rare.

– Vous venez dîner à la maison, me disait t’il sitôt le shake-hand, je vous ai pris des places pour le Palladium, vous irez avec Alice et nous nous retrouverons à Gambrinus après le spectacle, car je chante dans un « suburb ».

Et Fragson, Fragson plus jaloux qu’Othello, partait sans crainte, me laissant avec sa femme, car j’étais « son ami », et son caractère était ainsi fait qu’il ne pouvais envisager la trahison d’un homme dont il avait fait son ami. Et pourtant il était maladivement jaloux. Le soir à Gambrinus, si par malheur, quelques gentleman regardait Delysia, immédiatement, la pauvre, qui n’y pouvait rien, recevait, sous la table, un maître coup de pied qui lui faisait venir les larmes aux yeux.

Quand Fragson s’absentait pour chanter dans les « suburbs » ou en province, il exigeait que Delysia ne quittât pas la maison une seule minute, et lui téléphonait dix fois par jour ou par nuit, pour être bien certain qu’elle obéissait à ses ordres, car c’était des ordres qu’il donnait.

Cet esclavage finissait par peser à Delysia malgré tout son amour pour Fragson, celui-ci faut-il le dire exagérait de plus en plus, cela devenait du sadisme de sa part.

Ce qui devait arriver arriva, Delysia et Fragson se séparèrent.

Delysia faillit devenir folle de chagrin. Malden Ercole, le vieil agent théâtrale l’empêcha même de se jeter sous la locomotive du train qui remportait Fragson en Angleterre, Il fallait un dérivatif. Ercole me demanda de faire travailler Delysia à L’Olympia. J’acceptai, après en avoir averti Fragson. C’est ainsi que Delysia fit ses vrais débuts au théâtre en 1913.

Un an après, pendant une représentation l’incroyable nouvelle de l’assassinat de Fragson par son père se répandit comme une traînée de poudre. Il fallut encore garder Delysia à vue pendant des semaines…

Le jour de la mort de Fragson, C-B Cochran, le grand imprésario anglais était par hasard à l’Olympia, venu saluer Delysia qu’il connaissait de Londres, il apprit le drame et fut saisi de pitié pour Alice. De ce jour, naquit leur amitié et c’est à cette circonstance que Delysia dut d’être engager au London Pavillon et d’y faire sa brillante carrière théâtrale.

Fragson dessiné par un certain Henri, sur une carte postale originale et unique.

Avant de disparaître, Fragson aura heureusement enregistré la majorité de ses succès.

Il aura aussi tâté du cinéma, il aurais fait quelques phonoscènes Gaumont avec Alice Guy qu’on adoreraient découvrir…

Il a le premier rôle dans «Le raid Paris-Monte-Carlo en deux heures», que Georges Méliès finalisera en 1905. Et qu’il a tourné en 1904 pour un spectacle des Folies Bergères, écrit par Victor de Cottens.

Cette féerie, parodie de voyage du Roi Léopold II de Belgique, se déroulait sur la scène des Folies, et alternativement sur l’écran, c’était magique, c’était du Mélies.

Fragson interprète le Roi, en manteau et barbe blanche, Louis Maurel son co-pilote, a moustache et manteau gris.

Au début, on reconnais aussi Félix Galipaux qui vient brièvement les saluer, ainsi que Little Tich et le géant Antonin Cros.

Enfin en 1912, Fragson tournera une dernière fois pour les caméra, dans «L’entente cordiale» avec Max Linder, un des sommets de leurs carrières à tout deux…

Fragson allait mourir l’année suivante, à la toute fin de 1913, à l’age de 44 ans.

Le lendemain du drame, les journaux donneront plusieurs versions différente de l’évènement.

L’opinion public se passionne, et très vite de nouvelle supposition sont établie.

La liste des versions s’allonge, la vérité s’éloigne….

Les long articles qui suivent sont dans l’ensemble redondant, mais les détails sensiblement différent, sont parfois piquant, voir intéressant.

J’ai prit le parti de vous les présenter en entier.

1913. le 31 décembre dans «Le Petit Journal» :

Le chanteur Fragson a été tué, hier soir, par son père d’un coup de revolver.

Il a succombé à l’hôpital Lariboisière pendant qu’on annonçait le drame au public de l’établissement où il devait chanter.

Un drame navrant, dont la victime est Fragson, l’un des plus connu des chanteurs de music-hall, s’est déroulé hier soir, vers neuf heures, 56, rue Lafayette.

C’est à cette adresse que Fragson – en réalité, Léon-Victor-Philippe Pot – né à Londres au mois de juillet 1869, habitait avec son père, Victor Pot, âgé de 83 ans, né à Richmond, près de Londres.

Tous deux occupaient, depuis sept ou huit ans, un coquet appartement au cinquième étage, composé d’une entrée, d’une salle à manger et de deux chambres à coucher.

Or, d’après certaines personnes, le père et le fils vivaient en assez mauvaise intelligence et de fréquentes discussions éclataient, paraît-il entre eux.

Quels étaient les motifs de ces querelles ?

C’est ce qui n’est pas encore nettement établi.

Certaines personnes disent que M. Pot était devenu, avec l’âge, très exigeant et, qu’à son avis, son fils, non seulement ne s’occupait pas assez de lui, mais même le délaissait complètement, alors que bien au contraire, Fragson faisait tout ce qu’il pouvait pour rendre la vie très douce à son vieux père qu’il savait très affaibli.

D’autres prétendent que M. Pot avait tout lieu d’être mécontent de la conduite de son fils qui installait chez lui des personnes dont la présence constituait à ses yeux un manque de respect.

Toujours est-il que, hier soir, vers neuf heures, Fragson rentrait à la hâte et, après avoir demandé à la nièce de sa concierge, Mlle Louise Deligny, s’il n’y avait pas de courrier pour lui, montait à son appartement.

Il venait de quitter un de ses amis, M. Bosc, le directeur de «Tabarin», avec lequel il avait dîné à l’auberge du «Clou», avenue Trudaine, et venait se mettre en habit avant d’aller chercher son amie, Mlle Paulet, à qui il avait donné rendez-vous à la gare du Nord.

Il devait ensuite se rendre à l’Alhambra», où il chantait actuellement.

Quelques minutes après, un pneumatique était arrivé à l’adresse du chanteur, Mlle Deligny monta pour le remettre à Fragson.

A peine avait-elle sonné que M- Pot ouvrait, et, sans permettre à la jeune fille de faire sa commission, lui montrait son fils affaissé sur les genoux, dans un coin de l’antichambre, la tête baignée de sang et lui disait :

– Je vient de le tuer, c’était un misérable !

Affolée, Mlle Deligny redescendit quatre à quatre et alla prévenir des voisins et des gardiens de la paix.

Mais pendant ce temps, M. Francis Hugot, âgé de trente-cinq ans, valet de chambre de M. Rigaud, qui demeure 18, rue Franklin, sonnait, à son tour, à la porte de Fragson.

M. Pot ouvrit à nouveau et demanda, d’un ton sec, ce que le nouveau visiteur voulait.

– Je désirerais remettre ceci à M. Fragson, répondit M. Hugot, en tendant une petite boîte qu’il tenait à la main.

– M. Fragson ? Le voici, répliqua M. Pot, en désignant d’un geste le corps de son fils toujours dans la même position.

Mais, à ce moment, voisins et gardiens de la paix arrivaient. Tandis que les uns conduisaient le père meurtrier au commissariat de police du quartier du Faubourg-Montmartre, d’autres s’empressaient autour de Fragson, qui perdais son sang en abondance.

Placé dans une voiture, le blessé, qui s’était évanoui, fut transporté à l’hôpital Lariboisière, où il fut admis d’urgence, dans la salle Nélaton.

Aussitôt, un chirurgien de l’hôpital vint examiner Fragson et il constata que la balle, qui avait été tirée par derrière, avait pénétré sous le lobe de l’oreille droite, faisant, à l’intérieur de la tête, une fort grave blessure.

Le praticien déclara du reste, peu après, que Fragson était atteint mortellement et qu’il ne supporterait certainement pas l’opération du trépan.

Pendant ce temps, des agents étaient allés prévenir M. Defert, commissaire de police du quartier Rochechouart, qui arriva en toute hâte au commissariat du Faubourg-Montmartre et y interrogea aussitôt M. Pot.

Celui-ci, très affaissé, marchant péniblement, et donnant absolument l’impression d’un homme privé de ses facultés mentales, répondit tout d’abord par des gestes incompréhensibles.

Puis, il finit par pouvoir articuler les quelques paroles que voici :

– J’ai voulu me suicider, mais au moment où j’appuyais le revolver sur ma tempe, j’ai vu une autre tête, une autre nuque, je ne sais pas, j’ai tiré. Comment mon fils a-t-il été atteint ? Je ne sais.

Puis, le père meurtrier retomba dans une prostration complète.

M. Defert dut le laisser se reposer quelques instants avant de reprendre l’interrogatoire.

Enfin, après une heure de tranquillité, M. Pot fut en état de répondre à nouveau au magistrat qui recueillit la déposition suivante :

– Ce soir, étant seul chez moi, mon fils ayant donné des places pour l’Alhambra à notre bonne, qui était partie avec notre concierge, j’avais mis, à la porte, le verrou de sûreté.

Vous comprenez qu’à mon âge je ne puis m’exposer à être assailli par des cambrioleurs aussi, lorsque je suis seul, je prend toujours mes précautions.

J’étais en train de dîner lorsque mon fils arriva. Il ne put entrer et cela sembla le mettre de fort mauvaise humeur, car il frappa violemment à la porte en «bougonnant».

Je me levai de table et allai lui ouvrir, mais à peine était-il entré qu’il se mettait à crier, disant que chaque fois qu’il était pressé c’était la même chose, qu’il ne pouvait jamais rentrer pour se mettre en habit, que j’étais stupide, etc.

Bref, il recommença la même scène qu’il m’avait déjà faite plus de cent fois.

Je lui dis alors que je préférais mourir plutôt que de continuer la vie qu’il me faisait mener et je sortis de ma poche le browning que j’avais toujours sur moi et me l’appliquai sur la tempe.

Mais à ce moment mon fils passa devant moi.

J’étendis le bras et tirai.

Pourquoi ai-je tiré sur lui ? Je ne sais pas.

M. Defert arrêta là l’interrogatoire de M. Pot, interrogatoire qui devenait de plus en plus pénible, le vieillard s’affaiblissant, et se rendit à l’hôpital Lariboisière, où il espérait pouvoir questionner Fragson.

Mais, lorsque le commissaire arriva au chevet du blessé, celui-ci était déjà dans le coma.

M. Defert revint donc 56, rue Lafayette, où il procéda à une enquête approfondie.

Le magistrat pénétra dans l’appartement du chanteur où l’on pouvait encore voir, dans un coin de l’antichambre, là où le blessé s’était affaissé, une large flaque de sang.

A droite, dans la salle à manger, qui, comme l’antichambre, est garnie de fleurs et de caricatures d’acteurs connus, se trouvaient les divers aliments qui devaient constituer le repas de M. Pot.

Enfin, dans la chambre de l’artiste, le commissaire trouva des vêtement féminins.

A ce sujet, M. Defert interrogea diverses personnes, ce qui lui permit d’établir une version tout autre du drame qui venait de se dérouler dans ce coquet intérieur.

Le commissaire apprit, en effet, que, depuis environ six mois, Fragson avait installé, dans cet appartement, son amie, Mlle Paulet, une chanteuse de café-concert, qui a paru sur plusieurs scènes en France et à l’étranger, qui a chanté à Vienne, en Autriche, à Paris, et qui avait joué à côté de Fragson dans un numéro à l’Alhambra.

Mlle Paulet avait quitté la scène depuis le mois d’avril dernier, attendant, sans doute, l’occasion de reparaître dans un sketch ou dans une chanson dialoguée avec son ami, chez qui elle habitait. Et la personne qui donna ces renseignement ajouta :

– Je sais que, depuis que Mlle Paulet habitait rue Lafayette, les scènes, déjà fréquentes, qui avaient lieu entre le père et le fils, se renouvelaient presque chaque jour.

M. Pot reprochait amèrement à son fils d’avoir introduit une femme chez eux. A tout instant il lui disait :

– Tu mènes une vie scandaleuse et si je n’étais pas si vieux je saurais bien t’en empêcher.

C’est honteux, ce que tu fais !

Cette femme t’excite contre moi, je le sais, et avant peu elle arrivera à me faire mettre dehors.

Tu préfères ta maîtresse à ton père, ce n’est pas le peine de le dissimuler. C’est abominable !

Et tout le temps c’était la même chose, ajouta-t-on.

Le commissaire de police entendit diverses autres personnes à la suite de quoi il lui sembla pouvoir reconstituer ainsi la scène du drame :

Fragson qui avait fait préparer sur son lit ses vêtements de soirée, arriva vers neuf heures pour s’habiller hâtivement avant d’aller à l’Alhambra.

Ayant trouvé la porte fermée au verrou, ainsi que nous l’avons dit plus haut, il en fit l’observation à son père, qui en profita de cette occasion pour adresser de nouveaux reproche à son fils.

Une scène plus violente que jamais eut alors lieu entre le père et le fils au cours de laquelle M. Pot dit à son fils :

– Puisque c’est comme cela, je préfère mourir tout de suite : au revoir !

Puis il sortit de sa poche son revolver et tendit la main gauche au chanteur tandis que de la droite il s’appliquait l’arme sur la tempe.

Fragson excédé par les discussions et n’attachant pas plus d’importance à celle-là qu’aux précédentes, dit au revoir à son père et serra mollement la main qu’il lui tendait, tout en se dirigeant vers sa chambre.

Ce serait alors que croyant à une indifférence totale de son fils à son égard, M. Pot aurait étendu le bras et tiré.

Mais cette version n’étant pas encore établie de façon suffisamment nette, M. Defert a apposé les scellés sur toutes les portes de l’appartement et conservé M. Pot à sa disposition afin de l’interroger à nouveau.

Le magistrat continuera son enquête aujourd’hui.

Fragson, arrivé dans le coma à l’hôpital Lariboisière, est mort à 11h45 sans avoir repris connaissance.

Lorsque M. Bosc, son ami et collaborateur qui vint le voir peu après son arrivée à l’hôpital lui dit :

– Harry, c’est moi, ton ami. Tu ne me reconnais pas ?

Le moribond battit des paupières, ouvrit la bouche, puis retomba sur sa couche sans avoir pu articuler un mot. Il retomba et ne bougea plus.

Il était mort.

On fit aussitôt la toilette funèbre du cadavre, qui fut ensuite déposé dans une chambre isolée où vinrent le voir de nombreux amis, parmi lesquels M. Brun, co-directeur de Tabarin, et le docteur Grunberg.

Fragson avait atteint, ces dernières années, à une renommée très enviable aussi bien en France que dans les pays britanniques.

Il se plaisait à dire à ses camarades qu’il était né, comme son père, à Richmond, près de Londres. Mais certains croyaient pouvoir affirmer qu’il avait vu le jour en Belgique.

Quoi qu’il en soit, c’est à Paris qu’il débuta, il y a une quinzaine d’années.

Ses commencements dans la carrière artistique furent des plus modestes. Il les a racontés récemment dans un article plein d’humour.

– Il y a très longtemps, a-t-il dit à peu près, si longtemps que je ne me rappelle plus le nombre d’années écoulées depuis. J’étais engagé dans une «boite» à deux francs par jour. On m’augmenta peu à peu et j’obtins enfin cinq francs, mais à la condition formelle que mes collègues ne l’apprissent point.

On le vis pianiste aux Quat’z’arts, chanteur ensuite et ce n’est qu’après qu’il eut l’idée de fondre ses deux talents en un seul «numéro».

Un imprésario lui offrit alors 15 francs par jour avec un contrat pour plusieurs années, contrat qui stipulait, en cas de résiliation, un dédit de 60.000 francs.

Il parcourut ainsi les principales villes d’Europe.

Ensuite il revint à Paris, où il eut l’occasion de chanter sur la scène de l’Opéra-Comique, ainsi qu’il l’a écrit lui-même.

Il y a cinq ans, il signait avec la direction de l’Alhambra un contrat qui expirait précisément ce soir 31 décembre.

Mais il avait signé dernièrement un nouvel engagement de trois ans.

L’année dernière, il avait également chanté à l’Olympia.

Fragson, on le sait, parlait aussi couramment l’anglais que notre langue et possédait un double répertoire pour les publics français et d’outre-Manche.

La plupart des chansons qu’il créa devinrent populaires et il «lança» des refrains, même des «scies» qui firent fortune sur les boulevard.

Ses derniers succès étaient : «Si tu veux Marguerite» et «Je connais une blonde».

Dernièrement, il avait pris part au mouvement en faveur de la rénovation de la chanson de café-concert.

Très bon pour ses camarades, il était cependant ennemi de la familiarité. Son «bonjour» était aussi amical pour la modeste machiniste que pour la grande vedette.

Il avait l’habitude d’arriver au théâtre une heure en avance et prenait plaisir à s’entretenir avec les artistes.

Bien des débutants trouvèrent en lui un protecteur dévoué et discret.

C’était le type du «bon garçon».

Aussi, dans le monde des théâtres, a-t-on appris avec un réel chagrin la mort si dramatique de ce «comique» de talent.

Le père de Fragson est-il un déséquilibré ?

Un ami de Fragson, que nous avons pu joindre dans la soirée, nous a dit :

– Il y a longtemps que l’état mental du père de Fragson inspirait les plus vives inquiétudes. Il y a longtemps que l’on songeait à le faire interner, mais à chaque fois l’excellent Fragson s’y opposait.

Cependant, ces jours derniers, sur le conseil formel du médecin, notre ami, qui devait partir prochainement en voyage avec M. Bosc, songea sérieusement à placer son père dans une maison de santé, car on craignait que pour le moins il attentât à ses propres jours. Le vieillard eut-il vent de cette décision ? Fut-elles la raison de son geste ? Je ne sais, toujours est-il qu’il se prêtait avec une mauvaise grâce et une méfiance évidente aux observations et questions du médecin.

Certains disent que M. Pot était affligé de la manie de la persécution. Il avait souvent fait montre de mauvais sentiments à l’égard de son fils.

Il est en effet étrange que le meurtre ait eu lieu dans les conditions que l’on sait, et pendant un des rares moments où les deux hommes se sont trouvés seuls.

Le père meurtrier sera sans doute interné incessamment, trop tard, hélas !

Le pressentiment n’a rien à voir avec certaines phrases prononcées la veille des drames ou des catastrophes par ceux qui doivent en être les victimes. Néanmoins, il est des coïncidences que l’on remarque.

Fragson, qui était très gai, très aimable, avait néanmoins un point faible : la susceptibilité.

Au dernier changement de programme, il s’aperçut que, sur l’affiche, son nom avait été imprimé en caractères moins voyants, quelques «débuts» ayant accaparé la grande vedette.

Lundi soir, le chanteur passa au contrôle où il allait retirer les deux billets dont il voulait faire cadeau, comme chaque fin d’année à sa concierge.

Il en profita pour exprimer son étonnement d’avoir été affiché en second plan.

Mi-plaisant, mi-froissé, il ajouta :

– Si c’est comme ça, moi, je ne «marche» plus…

Et comme on lui objectait les nécessités du programme et de l’actualité :

– Parfait ! Dit-il, c’est bien la dernière fois que je chante ici !

Il s’en alla sur ces mots auxquels les circonstances donnent un caractère quasi prophétique.

L’émotion à l’Alhambra.

La représentation était déjà commencée à l’Alhambra, lorsque se répandit, dans les coulisses, le bruit du drame dont Fragson venait d’être victime.

Cette nouvelle provoqua parmi tous les artistes et le personnel un émoi d’autant plus vif que Fragson, avec ses manières simples et sympathiques, avait su se faire des amis de tous ses camarades.

La direction envoya immédiatement un collaborateur à l’hôpital Lariboisière. C’est ainsi qu’on reçut confirmation du fait.

Il était alors près de dix heures, le «tour de chant» de Fragson était arrivé.

L’humoriste W.-C, Field terminait son «numéro» et toute la salle était secouée d’un fou rire.

On riait encore, lorsque le rideau de velours rouge s’ouvrit.

Le régisseur parut à l’avant-scène et, d’une voix que l’émotion faisait trembler, lut l’avis suivant au public :

«Mesdames, Messieurs,

Nous venons d’apprendre à l’instant même que Fragson vient d’être victime d’un accident qui a nécessité son transfert immédiat à l’hôpital Lariboisière.

Dans quelques instant, nous serons fixés sur la gravité de son état, ce que nous vous ferons connaître.»

Ce fut, dans le public, un mouvement de stupeur et de dépit. Jusque-là les spectateurs donnaient l’impression de ne pas croire à la gravité du cas. Ils avaient plutôt l’air de supposer qu’il ne s’agissait que d’une indisposition légère. Quelques-uns même protestèrent contre ce manquement au programme et, comme le moment de l’entr’acte était venu, en profitèrent pour demander un remboursement de leurs billets.

Seules, deux femmes qui occupaient les fauteuils 123 et 125 se levèrent, les larmes aux yeux. C’étaient la concierge et la domestique de Fragson qui apprenaient ainsi, en plein spectacle de gaîté, la navrante nouvelle.

Une heure plus tard, la direction s’étant à nouveau informé de l’état de Fragson, un nouvel avis fut donné au public par le régisseur.

Ce fut vraiment, alors, une minute poignante.

La foule avait presque oublié l’avis qui l’avait déçue plus qu’attristée, elle était encore en proie à l’hilarité provoquée par les chiens comédiens de Lipinski.

En habit – il prenait, cet habit, un caractère funèbre ! – le régisseur attentif, où il y avait cette fois un peu d’angoisse, et, dans la vaste salle accoutumée au chant et au rire, furent prononcées ces paroles qui détonaient d’une façon pénible :

«Mesdames, Messieurs,

Fragson a été blessé à la tête d’un coup de revolver. De l’avis du chirurgien qui vient de l’examiner, sa blessure sera très probablement mortelle.»

Des chuchotements apitoyés, des oh !… oh !… qui sonnaient comme des:hélas !…, parcoururent la nombreuse assemblée.

L’orchestre reprit. Il attaqua une marche bruyante. Mais personne n’avait plus le cœur à s’amuser. Les cuivres et les cordes tentaient une vaine diversion.

Tous les cœurs étaient serrés, toutes les pensées allaient au chevet de l’artiste moribond dont les chansons de joie et d’amour avaient bercé tant de rêves et distrait tant de soucis…

La dernière visite de Fragson.

Fragson, dont la voix était le gagne-pain, allait chaque jour se faire soigner le larynx chez le docteur Clément.

Nous avons rencontré, hier soir, ce médecin qui a reçu la dernière visite de l’artiste, peu avant le drame :

– Je viens d’apprendre à l’instant, nous dit-il, l’affligeante nouvelle. J’en ai été d’autant plus affecté que Fragson m’avait quitté il y a quelques heures à peine.

Il était resté à causer longuement avec moi.

Il me parlait de ses espoirs, du brillant avenir qui s’ouvrait devant lui, après une carrière toute de succès.

C’est ainsi qu’il s’oublia à demeurer chez moi plus que d’ordinaire.

Mais, alors qu’en me racontant ses projets, sa physionomie s’était éclairée d’un reflet de joie et d’enthousiasme, son visage s’assombrit soudain quand il se rappela que l’heure habituelle était passée :

– Il faut que je me sauve en courant, termina-t-il. J’ai juste le temps d’aller dîner et de sauter dans un taxi pour ne pas rater mon entrée à l’Alhambra.

Puis comme il boutonnait son pardessus :

– Et puis je ne veux pas avoir d’histoires avec mon père… Depuis quelques temps son caractère s’aigrit chaque jour davantage et, autant que possible, j’essaie de ne pas envenimer la situation…

Là-dessus, il partit, sans toutefois avoir l’air de pressentir un dénouement aussi tragique.

Dans la soirée, le docteur Clément s’est rendu, à l’hôpital Lariboisière, au chevet du blessé qui, plongé dans le coma, ne le reconnu pas.

A l’auberge du «clou».

Fragson était un habitué de l’Auberge du «Clou». Il y prenait presque tous ses repas lorsqu’il était à Paris. Hier même, il y avait déjeuné et il y dînait le soir en compagnie d’amis, dont M. Bosc, et de Mlle Paulet.

Vers 9 heures, il quittait ceux-ci pour retourner chez lui, passer son habit avant de se rendre à la représentation de l’Alhambra. Ses amis, pendant ce temps devaient aller à la gare du Nord, attendre un ami personnel de Fragson, qui, lui-même devait les y rejoindre.

Mlle Paulet, anxieuse de ne l’avoir pas vu au rendez-vous, revint à l’Auberge du «Clou» pour avoir des nouvelles.

Or, à l’Auberge, on avait déjà connaissance du drame. Un ami commun de M. Bosc et de M. Fragson, passant par hasard rue Lafayette, avait assisté au transfert de Fragson à l’hôpital Lariboisière.

Il accourut en toute hâte au «Clou» et prévint M. Bosc, qui se rendit immédiatement au chevet du blessé. La nouvelle avait consterné tout le monde, et Mlle Paulet, en arrivant, fut très discrètement mise au courant du drame par le propriétaire de l’établissement.

L’émotion à Londres.

Londres 30 décembre.

Connue ce soir, à dix heures, la nouvelle du terrible drame de famille au cours duquel le chanteur Fragson a été mortellement blessé, a causé, dans les milieux artistiques de Londres, une émotion considérable.

Fragson, par les nombreuses tournées qu’il fait chaque année dans la capitale et dans les principales villes d’Angleterre, jouissait outre-Manche, d’une réputation aussi grande qu’en France.

Le père infanticide peu après le drame. La légende qui suis est collée au verso de la photo de presse.

1914. le 1 janvier. «L’Écho d’Alger» nous raconte a peu prés la même histoire :

Le chanteur Fragson tué par son père.

Comment se produisit le drame.

Paris, 30 décembre. – Le chanteur Pott, dit Fragson, né le 2 juillet 1869, à Londres, pénétrait en compagnie de sa maîtresse, Paulette, dans son appartement qu’il occupe rue Lafayette, avec son père, Victor Pott, âgé de 83 ans, quand celui-ci tira sur lui un coup de revolver qui l’atteignit mortellement derrière l’oreille droite.

Fragson a été transporté à l’hôpital Lariboisière.

Le père a déclaré au commissaire de police qu’il avait l’intention, depuis longtemps, de se suicider, parce que la femme que Fragson imposait sous son toit, était une cause de fréquentes discussions.

On ne s’explique pas pourquoi, au lieu de se loger une balle dans la tempe, il a tiré dans la direction de son fils.

Le père de l’artiste semble atteint d’inconscience sénile.

Fragson a succombé à minuit,

Les mobiles du crime

D’après les amis de Fragson, le père de ce dernier était un homme nerveux et irritable, d’une susceptibilité morbide. Il attribuent son geste à la rancune et à la jalousie.

Pott est un ancien fabricant qui n’avait pas au début pardonné à son fils d’embrasser une carrière théâtrale et qui avait même invité le jeune homme à ne plus paraître devant lui. Ils vécurent assez longtemps séparés. Mais quand le succès éclatant arriva, le père se réconcilia avec son fils et vint habiter avec lui. Cette intimité durait depuis près de vingt ans.

Longtemps le plus grande harmonie régna entre eux. Il fallut la liaison de Fragson et Paulette pour la rompre. Les dissentiment entre le père et le fils allèrent croissant. Fragson se rendit compte que la vie commune n’était plus possible et, il y a huit jours, il confiait à un intime que son «pauvre papa» était si nerveux, si irritable, qu’il ne pouvait plus lui adresser la parole sans soulever les plus violentes discussions. Il lui demanda s’il ne connaissait pas une maison de santé où son père put achever ses jours confortablement.

Fragson avait également déclaré aux familiers d’un établissement qu’il fréquentait avec Paulette, que son père présentait des symptômes inquiétants d’affaiblissement cérébral et qu’il en éprouvait un grand chagrin.

Le «Journal» dit que la maîtresse de Fragson s’appelle Paulette Franck. L’artiste qui la connaissait depuis assez longtemps, entretenait depuis six mois des relations suivies avec elle.

La belle-mère de cette jeune femme déclare que sa belle-fille était très amoureuse de Fragson et s’en montrait fort jalouse, «à tel point, dit la belle-mère, que lorsque on vint annoncer le drame, je craignis que Paulette n’en fut l’auteur.» Selon cette femme, Fragson était aussi très épris et était même disposé à épouser sa maîtresse.

Les déclaration du meurtrier

Paris, 31 décembre. – Pott, lorsqu’il ouvrit la porte à la fillette de son concierge qui lui apportait un télégramme, aurait déclaré «J’ai tué mon fils. Je suis un assassin».

Au magistrat il aurait déclaré que n’ayant eu aucune querelle avec son fils jusqu’au mois d’août dernier, il avait eu à cette époque sa vie troublée par l’arrivée de l’amie de son fils.

Cette jeune femme, dit-il, d’un caractère particulièrement autoritaire s’était montré très hostile à son égard, portant constamment contre lui des accusation malveillantes qui avaient fini par détourner de lui l’affection de son fils. Ce dernier était devenu autoritaire. Il adressait à son père des observations injustes et déplacées, si bien que celui-ci avait plusieurs fois songé au suicide.

«Quand mon fils sonna, dit le vieillard, un peu avant 9 heures, je finissais de dîner, je courus ouvrir, mais j’avais poussé le verrou, car j’ai peur des cambrioleurs et il me fallut quelques minutes pour le tirer. A peine la porte était-elle ouverte que mon fils se précipita très nerveux et s’écria : «Toujours de la mauvaise volonté. Il faut maintenant que tu me fasse attendre». M. Plott, ajoute qu’il essaya vainement de s’expliquer avec son fils. Les reproches de celui-ci devenaient de plus en plus acrimonieux et il l’aurait traité de vieille ganache.

Poussé à bout, M. Pott, prit alors son revolver et murmura : «J’en ai assez, je vais me suicider.» Au moment où il levait le revolver vers sa tempe, son fils voulut passer et le bouscula légèrement.

«Sans savoir ce que je faisais, dit M. Plott, je tendis alors le bras dans sa direction et pressai la détente. Le malheureux tomba».

Les journaux ajoutent que le magistrat qui a entendu cette déposition de Pott n’y croit guère et estime que le vieillard l’a préparée pour sa défense. M. Defert est au contraire persuadé, dit le «journal» que le meurtrier a agi avec tout son sang froid et qu’il avait même prémédité son acte. La blessure laisse supposer que la balle a été tirée au moment où l’artiste tournait le dos.

Le père de Fragson était un maniaque de la persécution.

Paris, 31 décembre. – Le docteur Grunberg, ami du chanteur Fragson, avait eu le pressentiment du drame. C’est lui qui conseilla à Fragson de mettre le vieillard dans une maison de santé.

Vendredi dernier, Fragson avait prié un médecin de venir examiner Pott. «Depuis quelques jours, disait-il, mon père a des allures bizarres. Il se plaît à me jouer des vilains tours. Ainsi hier il ouvrit tous les robinets du gaz de l’appartement. Si quelqu’un était entré avec une allumette, la maison sautait.»

Le docteur Grunberg, après une longue consultation, avait conseillé à Fragson de se méfier du vieillard et de se séparer de lui.

«C’est un fou à la fois persécuteur et se croyant persécuté», a-t-il déclaré.

Il était convenu que ce matin un médecin conduirait Pott dans l’asile de St-Mandé, où Fragson paierait une pension de 500 francs par mois pour que les meilleurs soins lui fussent donnés.

Le corps de l’infortuné chanteur a été transporté cet après-midi à la Morgue.

Victor Pott est interrogé par le juge d’instruction.

Paris 31 décembre. – M. Victor Pott, père du chanteur Fragson, qui a tué son fils hier soir, dans les circonstances que nous avons relatées, a été interrogé ce matin. Il a renouvelé au magistrat les déclarations que nous avons apportées. Il y a ajouté quelques précisions, non sur la manière dont le drame s’est déroulé, mais sur les mobiles qui l’auraient poussé à devenir, dans un accès de folie subite, le meurtrier de son fils.

D’après M. Pott, Fragson était victime de son entourage. Ceux qui l’approchaient n’avaient qu’un but, lui soutirer de l’argent. C’est, d’après Pott, Paulette, la jeune femme avec laquelle vivait le chanteur, qui est la cause indirecte de sa mort. Elle voulait se faire épouser. C’est elle qui donna à son ami l’idée de mettre son vieux père dans une maison de santé.

Fou de douleur, le vieillard annonça son intention de se suicider. Pott allait mettre son projet à exécution, quand son fils rentra. Il le repoussa brutalement. Pott dit qu’alors il vit rouge et tira.

Tout le récit du père fut fait en pleurant. Pott ne s’explique pas encore comment il a pu commettre son acte. Soutenu par un garde républicain il gagna la voiture qui le conduisit à la prison de la Santé où il a été placé sous mandat de dépôt.

Paris, 31 décembre. – M. Boucard, juge d’instruction, a interrogé cet après-midi Philippe Pott père, meurtrier de Fragson.

Très affaibli par l’âge et sous le coup de la plus vive émotion, Pott a raconté sa vie au juge. Le père et le fils s’adoraient, mais Fragson, très faible de caractère, subissait les influences souvent néfastes de ses maîtresses et de ses amies. Malgré les cachets énormes qu’il touchait (son dernier engagement était de 1.100 francs par soirée). Il lui arrivait d’être sans argent. Il dépensait follement ce qu’il gagnait. Fragson était le client assidu de bijoutiers dont les noms, à différentes reprises, défrayèrent la chronique judiciaire.

1914. le 1 janvier dans «Les Nouvelles» :

Lamentable Drame

Paris. Une impressionnante nouvelle se répandait hier soir, comme une traînée de poudre, dans les établissement de spectacle parisiens : Le chanteur Fragson venait d’être assassiné par son père.

La nouvelle causait une vive émotion, car l’artiste était très connu dans ces milieux, et rien ne pouvait faire prévoir sa fin tragique.

Le soir même, Fragson devait chanter à la Scala, et son nom paraissait en vedette sur les affiches de ce music-hall.

Fragson arrivait d’ordinaire à la Scala, vers neuf heures du soir, le directeur de l’établissement, ne le voyant pas venir, hier, à l’heure habituelle, crut à une indisposition subite de l’artiste et envoya aux renseignements, c’est ainsi qu’il apprit le drame.

Assassiné par son père

Voici ce qui s’était passé :

Soudain, vers 9 heures, les voisins entendirent le bruit d’une vive discussion.

Puis, trois détonations retentirent.

Les voisins se précipitèrent vers l’appartement de l’artiste. La porte était fermée : on l’enfonça.

Un spectacle terrifiant s’offrit aux yeux des assistants : le corps de Fragson gisait, ensanglanté, sur le plancher.

A deux pas, le père Pott, hébété, regardait sa victime, il tenait à la main un revolver encore fumant.

Mort

Tandis que d’aucuns relevaient l’artiste et le plaçaient sur le lit, d’autres allaient prévenir le commissaire de policer, qui arrivait bientôt, accompagné d’un docteur.

L’homme de l’art examina le blessé, qui ne donnait plus signe de vie. Les trois balles avaient porté dans la poitrine.

Le médecin pansa les blessures, mais sur son ordre, Fragson fut transporté à l’hôpital Lariboisière, où des soins lui furent prodigués.

Mais tout devait être vain, Le chanteur expirait à minuit, sans avoir repris connaissance.

Motif du crime

Cependant le père Pott avait été arrêté et conduit au commissariat de police du quartier, où il subit un premier interrogatoire.

Le meurtrier fournit au magistrat de longues explications sur son acte.

– Depuis longtemps, déclara-t-il, j’étais monté contre mon fils, à cause de son attitude à mon égard.

«Pendant sa jeunesse, il me donna beaucoup de tracas, et, pour en faire un homme, je dus m’imposer les plus lourds sacrifices. Quand il vînt en France, j’avais déjà tant dépensé pour lui, que j’étais presque complètement ruiné.

«La mort de ma femme survenue il y a quelques années, acheva de m’abattre. Je comptais du moins sur la reconnaissance de mon fils pour m’assurer les moyens d’existence.

«Mes premières demandes de subsides furent assez bien accueillies. Mais, par la suite, mon fils se montra de plus en plus dur vis-à-vis de moi, et chaque fois que je me présentais chez lui, Il manifestait une mauvaise humeur qui m’irritait.

«Ce soir, il fut encore plus brutal que d’habitude et m’avisa tout net qu’il me fallait renoncer à vivre à ses crochets.

«Cette déclaration m’exaspéra, je sortis un revolver de ma poche et je tirai sur l’ingrat.

«Maintenant, faites de moi, ce que vous voulez !» conclut le vieillard.

Le meurtrier a été envoyé au Dépôt, en attendant sa comparution devant le juge d’instruction.

Autre version

Le Journal donne, au drame, une toute autre version.

D’après notre confrère, Pott aurait agi avec tout son sang-froid, il aurait même prémédité son crime.

Le Journal fait remarquer, en effet, que Pott, avant de rendre visite à son fils, s’était muni du revolver, dont il devait se servir si malheureusement.

D’autre part, les blessures reçues par la victime laissent supposer que Fragson a été tué au moment où il tournait le dos à son père.

Enfin, des témoins affirment qu’à plusieurs reprises, Pott menaça son fils de le tuer, s’il ne cédait pas à ses exigences.

L’enquête ouverte fera, sans doute, la lumière sur les circonstances de ce drame navrant.

Le chanteur Fragson

Paris. H. Fragson – de son vrais nom Harry Pott – le chansonnier dont la renommée était mondiale et qui vient de mourir tragiquement, était né en Angleterre d’une famille britannique.

Tout jeune, celui qui devait être plus tard une vedette du café-concert, s’illustra dans les faubourgs de Londres, par une existence crapuleuse, se plaisant surtout en la compagnie des voyous.

Le jeune homme fréquentait les établissements lyriques et c’est ainsi que naquit en lui le goût de la chanson.

Fragson vint en France dans sa vingtième année. D’une intelligence supérieur, il sut vite se plier aux difficultés de notre langue.

Très bon musicien, il entreprit la carrière des planches et ses débuts se firent sur le plateau des «beuglants».

Le m’as-tu-vu, rapidement, se révéla artiste appréciable. Et de la rampe des établissements de dernier ordre, il monta bientôt sur celles habituées au public délicat.

La renommée arriva et un jour vint où les impresario s’arrachèrent Fragson à prix d’or. L’artiste, pour chacun de ses cachets, n’exigeait pas moins de 12 à 15.000 francs.

Il faillit, d’ailleurs, aller à Alger chanter au Casino, sous la direction Curtillet. Et si, à cette époque, nos concitoyens n’eurent pas le chanteur, c’est que celui-ci prétendit à des «feux» qu’on jugea trop élevés.

Mais ce n’était pas l’opinion des directeurs des casinos de Lyon et de Marseille, qui ne laissèrent point passer une année sans faire appel au concours de Fragson.

L’artiste créa d’inoubliable chansonnettes dont, pour la plupart, il était l’auteur.

Et s’il dit telles chansons dont les paroles n’étaient pas de lui, la musique, tout au moins était son œuvre.

Le chanteur avait un faible pour la satire. Toute ses productions, du reste sont révélatrices de ce penchant.

Les chansons de Fragson, depuis les plus anciennes jusqu’aux plus récentes, étaient et seront longtemps encore sur les lèvres de tous. Tous les diseurs et diseuses de moindre envergure ne se font d’ailleurs pas faute de les répandre, car tous savent qu’avec une œuvre de Fragson, ils s’assurent les applaudissements.

C’est qu’ils pouvaient et peuvent glaner à foison dans le répertoire de Fragson. Qui ne connaît pas les chansons de l’année : «Notre Président». «Pures comme des Anges». «En avant les p’tits gars !» «Hop ! Eh ! Ah ! Di ! Ohé !» «Fleur de Thé». «Sans qu’on le veuille». «Sympathique !» «Mimi-Taxi». «Valse nuptiale». «Le toutou rusé». «Ça va s’passer». Etc.

Dans le répertoire ancien, citons : «Reviens». «En passant devant la maison». «De la blague». «Je n’peux pas». «Amour qui rit». «Catarina». «Si tu veux Marguerite». «Le Thé tango». «La Baya». Etc.

Fragson, au café-concert, avec Mayol et Polin, détenait le record du cachet avec 1.500 et 2.000 francs.Il se distinguait des deux autres princes du music-hall en ce sens qu’il s’accompagnait lui-même au piano, sans le concours de l’orchestre.

Sa tenue sur la scène était personnelle et les amateurs la connaissent bien : l’artiste, les mains aux clavier, tourne la tête vers le public, auquel il montre une face glabre et longue, particulière aux fils d’Albion.

En tant qu’homme privé, Fragson avait une détestable réputation, il passait pour peu délicat et, à ce sujet, on conte que, lorsqu’il se trouvait à déjeuner en compagnie, croyant se montrer intéressant et épater les convives, il avait pour habitude de cracher dans les mets, il mangeait ensuite l’ordure.

Fragson, malgré le changement de milieu inhérent à sa situation, était resté le voyou des bas quartiers londoniens, avec un mélange de gavroche parisien.

Pour terminer, contons une anecdote authentique qui montrera à quel point l’artiste portait les sentiments de jouisseur qui le distinguèrent de ses camarades de particulière façon :

Chacun sait que le défunt roi Edouard VII. Lorsqu’il pénétrait dans un établissement de Londres, faisait don d’un riche présent au *numéro» occupant le plateau à son entrée dans la salle.

Un soir, on apprend à Fragson, déjà revêtu de son habit, l’arrivée imminente du roi. Avant lui, était prêt à paraître un numéro de prestidigitation. Fragson s’arrange, par un adroit sabotage, à empêcher l’entrée en scène de l’artiste qui le précédait. On l’invite à occuper le plateau, et à peine était-il devant la rampe qu’Edouard VII apparaissait.

Et il eu le présent d’usage.

Malgré ses défauts. Fragson était l’enfant gâté des habitués des music-hall, et sa fin tragique laisse un vide qui ne sera pas comblé de sitôt.

Louis Verneuil avait 20 ans lorsque qu’est décédé Fragson, mais 52 ans quand il écrit sa version dans « Rideau a neuf heures » :

De son vrais nom Léon-Philipe Pot, Fragson, âgé de quarante-quatre ans, avait pour maîtresse une jeune comédienne du nom de Paulette Franck. Le père de Fragson, M. H. Pot, octogénaire et cérébralement atteint, vivait seul dans un petit appartement du quartier Pigalle. Depuis quelques temps, il avait conçu une haine sournoise et sénile envers Paulette Franck, qu’il accusait de détourner son fils de lui.

Fragson faisait alors, chaque soir, son tour de chant à l’Alhambra, place de la République. Le 30 décembre 1913, vers la fin de l’après-midi, M. Pot téléphona à son fils qu’il se sentait souffrant, et qu’il lui serait reconnaissant de lui faire envoyer une certaine potion.

– Tout à l’heure, en allant au théâtre, je ferai arrêter un instant la voiture devant chez toi, lui répondit Fragson. Je ne monterai pas moi-même, parce que j’ai un peu de mal au pied et je crains tes six étages. C’est Paulette qui t’apportera ton médicament.

Sur cette indication, l’esprit déséquilibré du vieillard vit l’occasion de se débarrasser de celle qu’il détestait. Il chargea son revolver, s’assit dans sa petite antichambre obscure et attendit.

Mais au moment de partir pour l’Alhambra, Fragson constata que Paulette Franck, souffrante depuis deux jours, avait un peu de fièvre. Il insista pour qu’elle ne l’accompagnât pas, comme chaque soir, au théâtre, et c’est tout seul qu’il se fit conduire jusque chez son père, à la porte duquel il sonna vers huit heures et demie.

Le vieillard ouvrit lui-même, et, dans l’ombre, ne vit pas qu’au lieu de la jeune femme, c’était son fils qui était là. Il tira, à bout portant, et Fragson s’écroula, avec trois balles dans le ventre.

Le père Plot, dont l’irresponsabilité était manifeste, fut mis dans un asile d’aliénés, où il mourut quelques semaines plus tard.

En Fragson qui était alors, avec Mayol, la plus grosse étoile de music-hall, ce n’était pas seulement le merveilleux, chanteur qu’on adorait, mais aussi l’homme. Gai, franc, généreux, c’était l’ami le plus sûr et le plus dévoué. Sa mort causa, dans le monde des théâtres, une désolation. Paul Ardot, qui lui portait une vive affection, éprouva un chagrin véritable, que je partageai dans une certaine mesure, car si je n’avais approché Fragson que cinq où six fois, j’ai rarement rencontré un homme avec lequel on se sentît plus instantanément en confiance. Ah ! Qu’elle était vraie, la fameuse chanson qu’il avait lancé, deux ou trois ans plus tôt, et dont le refrain commençait par : « Mais j’ai la gueule sympathique !… »

Ses obsèques furent un événement considérable.

Les funéraille furent mouvementée, il y eu des heurt.

Fragson était avec Mayol, le mieux payé des artistes Parisien.

Son énorme fortune ira à l’état Français, qui constatera avec plaisir qu’il était entre-autre, le plus gros actionnaire du canal de Panama.

Ses chansons vivront longtemps après lui, cinquante ans plus tard, Barbara et Guy Marchand reprendront les succès du désormais «légendaire» Harry Fragson.

Riond 2017-2021

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