Une part d'ombre. La Grande Guerre inachevée. Hervé PIJAC.

Publié le 3 Mars 2015

Une part d'ombre. La Grande Guerre inachevée. Hervé PIJAC.

Une part d'ombre.

La Grande Guerre inachevée.

Hervé PIJAC.

TDO Editions, collection "Histoire du Sud", novembre 2014.

240 pages.

Thèmes abordés : Famille, transmission intergénérationnelle, Première Guerre Mondiale.

Reçu dans le cadre de la dernière opération Masse Critique de Babelio (que je remercie très chaleureusement !), ce roman a pour cadre la Première Guerre Mondiale mais surtout ses conséquences et répercussions familiales. Histoire d'Histoire, histoires qui font des histoires, qui se transmettent, dans la douleur, le silence, l'absence, le temps, l’attente parfois de deux ou trois générations…

Les principaux acteurs de cette guerre sont partis. De leur mémoire ne subsistent que leurs enfants, leurs objets, lettres, photographies, leurs silences, blessures, traumatismes. Remisés dans les souvenirs, les greniers ou les caves que les petits-enfants, voire petits-enfants exhument, enfin. Quand ils le peuvent, quand il y en a… Pour eux, c’est une quête de filiation, de vie, de sens…

J’ai choisi ce roman de par ces thématiques qui me sont chères, mais également car il se termine par une étude sur les Déserteurs et insoumis de la Grande Guerre, réalisée par l'auteur, qui aime à insérer ses personnages, fictifs, dans un contexte historique incontestable.

Cette question de la réhabilitation de ces soldats, qui comprend aussi les fusillés pour l’exemple, je l’ai déjà croisée au cours de mes dernières lectures et visites d’expositions. Elle semble prendre de l’ampleur dans le discours politique européen. Je vous en parle à la fin de cet article.

Cet aspect, si délicat, est particulièrement bien mis en scène par l’auteur dans ce roman. Il est découpé en deux temps, dont une vie, aux ailes brisées, fait la jonction.

Cette vie, c’est celle de Clémentine, à qui l’auteur dédie le livre. Vie fictive mais en même temps réelle, multiple, car Clémentine, représente tous ces enfants qui sont nés et ont vécu avec le fardeau du déshonneur paternel avec toutes les répercussions et résonnances que cela implique.

Le narrateur découvre après la mort de sa mère, Clémentine, le secret entourant la naissance de cette dernière, durant la Première Guerre mondiale.

Bref, nous voguions en plein mystère domestique, comme il en existe vraisemblablement dans la plupart des familles. Bien entendu, j’aurais aimé connaître la réponse, non pour juger ou condamner – de quel droit l’aurais-je fait, qui pourrait le faire ? – mais simplement pour savoir, comprendre d’où je venais, car il arrive toujours un moment, un âge, où l’on s’interroge sur ses racines. Et je ne connaissais qu’une moitié de l’arbre !

Page 11.

Sa grand-mère, Ernestine, a du partir, fuir sa famille, son foyer, son village, Auriol dans le Dauphiné, car coupable d’un amour interdit dont elle porte le fruit. Interdit par les normes sociales, interdit car hors mariage. Issu d’une famille noble, Clément de Lagarde d’Auriol, dont l’honneur et la dignité de son rang lui interdisent de s’unir à une simple lingère, l’aimait pourtant sincèrement, en dépit de la forte désapprobation maternelle.

C’est avec amertume, voire dégoût, qu’il se rend compte du confort dont jouit toujours sa famille, si éloignée du front. De sa vie à lui désormais et de tous ses compagnons d’infortune : boue, tranchée, froid, faim, mort… Mais pire, alors que lui souffre, se demande la raison de cette guerre et la finalité, sa famille prospère. Travaillant dans le pétrole, les besoins sont immenses en raison des nouvelles technologies de guerre.

Ainsi non seulement sa famille était tranquillement installée à l’arrière pendant que lui et ses hommes vivaient l’apocalypse, mais, en plus, ils continuaient s’enrichir grâce à cette guerre ! Atroce absurdité, insupportable absurdité !

Page 62.

Mais Clément meurt au combat le 14 février 1917, il ne reste à Ernestine plus aucun espoir. Elle que le contexte politique et guerrier n’intéresse pas, va le subir de plein fouet. Elle s’en va à Caen, devient munitionnette et démineuse, puis revient, deux ans plus tard, pour confier sa fille, Clémentine, aux bons soins de ses parents. Dix années de bonheur, de plaisirs simples, de questions aussi, parfois sans réponses, mais d’espoir. Clémentine est vive, curieuse, avide de connaissances et souhaite devenir institutrice.

Mais la vie ne va pas l’épargner. Ernestine ressurgit. Elle s’est endurcie, aigrie, vieillie avant l’heure. Elle récupère sa fille et l’emmène à Lyon pour la mettre au travail derrière un métier à tisser, comme elle.

Une vie difficile, de privations dans laquelle la jeune fille saura trouver quelques étincelles de bonheur et d’espoir. Notamment grâce aux livres, nourrissant son insatiable intelligence. Mais Clémentine reproduit le comportement de sa mère. Elle flirte et aime Victor, dont elle tombe enceinte et avec qui elle se marie précipitamment.

Mais les évènements politiques s’enchaînent terriblement, la guerre est déclarée.

la folie meurtrière recommençait. Victor était mobilisé. L’histoire d’Ernestine allait-elle se réécrire pour sa fille ?

Page 140.

La deuxième partie du livre est le fruit de souvenirs, de regrets, voire de remords, de recherches. De longues lettres ponctuent la narration. Une relation épistolaire à défaut d’une autre. Pour s’amender, pour expliquer, tenter de nouer…

(...) une période rayée de sa vie qui, maintenant que le chemin touchait à sa fin, revenait sur le devant de sa scène intime. Revenait de façon incoercible et envahissante, jusqu’à l’obsession. Ah ! la mémoire ! La meilleure et la pire des facultés humaines ! La mémoire ou la conscience : difficile de se mettre en paix avec elle.

Page 147.

Ce roman, touchant, émouvant, nous décrit les conséquences non palpables de la guerre, insidieuses, invisibles mais ô combien funestes qui prédestinent et conditionnent les vies sur plusieurs générations. Pas de mutilations, pas de blessures visibles, mais n’y a-t-il pas pour autant des réparations à effectuer ?

Dans la postface, Hervé Pijac nous révèle qu’il a pris pour habitude de préparer une étude sur un sujet précis lié au roman qui lui permet de présenter des conférences, fondées et solides historiquement. (…) La conférence réalisée en liaison avec Une part d’ombre. La Grande Guerre inachevée concerne, en toute logique, un thème non seulement méconnu mais je dirais même carrément occulté par l’historiographie officielle et, à ma connaissance, très rarement abordé en tant que tel : Déserteurs et insoumis de la Grande Guerre. (Page 211)

Il nous explique qui sont ces soldats, et distingue deux types de refus, les embusqués et ceux qui recherchent l’inaptitude. Poussés à bout de l’horreur, pour quelque chose qui les dépasse, et pour laquelle ils ne se sentent pas concernés, la fuite est salutaire. Mais le danger guette tout autant derrière que devant eux.

l’obéissance doit être absolue ; si un soldat refuse d’obéir en présence de l’ennemi, les officiers, même subalternes, ont droit de vie et de mort sur lui.

Page 221.

J’ai lu beaucoup de choses sur la Première Guerre mondiale, récits, témoignages, études, essais et pourtant, ce n’est que cet été que j’ai découvert cet aspect du combat et du quotidien des soldats français, dans 1914-1918 Pensez à nous dans vos fêtes du Cœur ! Roman d’un poilu corse de Marie Gerrini.

Un autre paragraphe du roman d’Hervé Pijac a également fait résonance à celui de Marie Guerrini : ces soldats, en dépit de leurs (non)conditions de vie, de la barbarie qui les entourent et les tuent, plus ou moins vite, ces soldats restent-ils des hommes ? Comment peuvent-ils le rester ?

Page 32 : Il se sentait heureux de ce qu’il éprouvait, des doux picotements qui le transperçaient : ainsi, dans cette folie meurtrière, de feu, de fer, de sang, d’horreurs, il avait conservé un cœur, un cœur qui battait pour l’aimée ! Ainsi, il était resté un homme ! Au gros des combats, le soldat devenait une bête sauvage qui ne ressentait rien et ne pensait à rien d’autre que sa survie. Mais après, dans les moments d’accalmie ou la nuit, il fallait se raccrocher à quelque chose pour ne pas hurler, pour ne pas devenir fou.

Qu’ils désertent ou terminent devant un peloton d’exécution, ils affrontent ce dernier avec un courage dont ils ne savaient plus faire preuve dans les tranchées (p 230).

In fine, quels qu’ils soient et ce qui les a motivé, l’administration militaire et l’historiographie les ont comptabilisés, instrumentalisés, occultés de la même manière. Les discours politiques actuels semblent bouger lentement…

Hervé Pijac retranscrit deux bouts de discours. L’un prononcé par Nicolas Sarkozy, alors Président de la République française, prononcé le 11 novembre 2008. Et de François Hollande, actuel Président de la République française, du 7 novembre 2013, lors du lancement des Commémorations pour le Centenaire de la Grande Guerre.

(...) je sais bien que l’immense majorité de ces déserteurs et insoumis, auxquels j’ai souhaité rendre justice, « ne s’étaient pas déshonorés, n’avaient pas été des lâches mais que, simplement, ils étaient allés jusqu’à l’extrême limite de leurs forces. »

Allocution du président de la République le 11 novembre 2008. Page 211.

Le 7 novembre 2013, François Hollande a déclaré : « (…) II y eut aussi ceux qui furent vaincus non par l’ennemi mais par l’angoisse, par l’épuisement nés des conditions extrêmes qui leur étaient imposées. Certains furent condamnés de façon arbitraire et passés par les armes. Cent ans plus tard, l nous revient d’aborder dans un esprit dans un esprit de réconciliation cette douloureuse questions des fusillés. (…) Aujourd’hui, à mon tour, je souhaite, au nom de la République, qu’aucun des Français qui participèrent à cette mêlée furieuse ne soit oublié (…) »

Discours de Fançois Hollande président de la République le 7 novembre 2013., Page 238.

J’y joins également un petit extrait du discours de Lionel Jospin à Craonne le 5 novembre 1998, alors Premier ministre, pour la mémoire et la réhabilitation de ces soldats.

Certains de ces soldats, épuisés par des attaques condamnées à l'avance, glissant dans une boue trempée de sang, plongés dans un désespoir sans fond, refusèrent d'être des sacrifiés. Que ces soldats, « fusillés pour l'exemple », au nom d'une discipline dont la rigueur n'avait d'égale que la dureté des combats, réintègrent aujourd'hui, pleinement, notre mémoire collective nationale.

Lionel Jospin, 5 novembre 1998 à Craonne.

Il est cité dans le magnifique roman de Michael Morpurgo, Soldat Peaceful, véritable plaidoyer pour la mémoire de ces hommes, quelque soit leur nationalité.

La condamnation à mort de trois cents soldats fusillés pour désertion uniquement parce qu'ils avaient dormi une nuit dans une casemate au lieu de rester dans leurs tranchées, la lecture de leur procès expéditif et le fait que le gouvernement actuel ait récemment refusé de pardonner à ces familles et à ces soldats, est le déclencheur de l'histoire du soldat Peaceful

"La revue des livres pour enfants", Rencontre avec Michael Morpurgo.

Cette demande de révision, de réhabilitation, conclue également l’exposition Les Corses et la Grande Guerre présente jusqu’au 28 mars 2015 au Musée Régional d’Anthropologie de la Corse à Corte.

Page 47 du livret d’exposition : Depuis 2010, dans le prolongement de la déclaration faite en 1998 à Craonne par le Premier ministre Lionel Jospin, un autre combat dans l’île a débuté à partir de démarches d’actions citoyennes menées par diverses associations fédérées autour d’un collectif. Il est celui de la réhabilitation en droit des fusillés pour l’exemple de 14-18, à laquelle l’île entend bien donner une véritable résonance nationale.

Cette étude, comme le révèle l’auteur, a aussi pour but de provoquer le débat.

Voici l’une de ses hypothèses concernant le pourquoi et la poursuite de la guerre.

comment des responsables politiques et militaires, supposés sensés et raisonnables, ont pu entraîner leurs peuples dans une telle hécatombe ? (…) a moins qu’il ne soit agi de mettre en place une sorte de « sélection biologique » en vue d’éliminer toute une classe sociale, une décimation organisée de la paysannerie puisque c’est dans ses rangs que se retrouvèrent l’essentiel des tués, entraînant un bouleversement économique et social à l’échelle d’un continent.

Page 235.

Pour conclure, Une part d’ombre est un roman que j’ai beaucoup apprécié et dont je recommande la lecture!

Une histoire de vies, au pluriel, entrelacées et séparées, par les normes sociales, la guerre, les difficultés et les non-dits. Des vies fuies, ballotées, malmenées, et qui auraient pu être tout autres si, et seulement si... Résonnance et répercussions de la Grande Guerre sur les familles, les êtres, les sociétés. Roman historique, roman certes un peu fataliste, parfois trop rapide, mais qui sonne si vrai, si juste, qu'on a du mal à penser qu'il n'est que fiction. Une lecture poignante, qui nous parle forcément un peu, tant toutes les familles sont faites d'histoires, de silences, d'omissions, de secrets...

Page 4: Ceci est un roman. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait donc purement fortuite. Encore que…

Blandine.

« Il y a un temps pour tout,
Un temps pour toute chose sous les cieux :
Un temps pour naître et
Un temps pour mourir ;
Un temps pour pleurer et
Un temps pour rire ;
Un temps pour se taire et
Un temps pour parler…
Ecclésiaste 3, 1-8. »

Page 194.

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